Tout d’abord, il convient de savoir que le « mensonge » peut concerner simplement une autre version de la réalité que la notre, chacun ayant son propre système de références et sa manière de penser, voir et analyser le monde.

Le psychanalyste Carl Jung, définit la « persona », soit les masques sociaux que nous portons, comme l’apparence de ce que nous donnons à voir de nous-même et qui organise nos rapports sociaux. Ainsi, le mensonge est un parallèle de notre construction identitaire car il permet de forger notre masque social, il nous aide à préserver la paix sociale ainsi que nos intérêts. Freud révèlera que les actes manqués sont des révélateurs de nos mensonges. 

Dans le quotidien,  les modifications du discours ne sont pas rares (si vous voulez des exemples faciles, il vous suffit de regarder l’évolution des discours des politiques au sujet des récents scandales). Les réseaux sociaux par exemple permettent à tout un chacun de véhiculer une image de lui-même, améliorée au regard des autres. Ils sont vecteurs d’image sociale et permettent de présenter une image de soi idéalisée, les gens y théâtralisent les évènements de leur vie quotidienne en y proposant une version plus avantageuse, au risque de déformer la réalité. Ils présentent de nouvelles scènes sociales au travers desquelles tout un chacun s’y montre à son avantage afin de préserver le regard de ses « amis » sur lui-même. Qui dit théâtre dit jeu d’acteur, ainsi le sujet orchestre et dirige le mensonge par des biais qui lui sont propres. « Le mensonge questionne l’être et son intériorité, mais aussi sa relation à l’autre », en effet, quel intérêt y trouve-t-on ? Pour quelles raisons est-on amené à mentir ?

Au sein de son ouvrage, Pascal Neveu évoque que la première raison invoquée au mensonge sera :

  • pour ne pas faire de la peine (avec 74% des personnes interrogées le disant), puis en seconde position
  • pour éviter des disputes,
  • se disculper ou encore
  • se faire valoir.

 Nous mentons donc par peur du regard et jugement de l’Autre, par intérêt, ou par peur de blesser. Le sujet est ainsi celui qui dirige et orchestre le mensonge à des fins particulières, il fait partie de notre masque social qui nous sert à nous protéger, à cacher des parties de nous comme à servir nos intérêts.

Dans l’ouvrage L’Insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, les mensonges de Tomas envers Teresa sont destinés à la protéger de ses infidélités qui pourraient, selon lui, la dévaster et entâcher voire détruire leur amour. Pas dupe, elle accepte cependant ces dissimulations. Ici, Tomas désire porter un masque d’amoureux fou fidèle, aimant.
Nos masques sociaux sont en construction permanente, ils nous permettent de nous adapter aux intérêts de nos interlocuteurs et peuvent voir leurs traits se modifier en fonction de l’interlocuteur ainsi que de la qualité de la relation. En effet, les discours s’adaptent en fonction des récepteurs de l’information. Par exemple, dans le milieu du travail notamment les mensonges peuvent permettre également « d’acheter la paix sociale » .

Mensonge par omission, par déni (en écho au célèbre ouvrage d’Oscar Wilde : Le portrait de Dorian Gray, ce dernier ne pouvant accepter que son corps vieillisse et n’étant amoureux que de l’actrice en sa dulcinée et non d’elle-même en tant que personne), dissimulation, tous ont leurs fonctions, tous nous protègent des autres ou bien de nous-mêmes. Le mensonge est  intrinsèques au quotidien et au réel.

 La comédie, The invention of Lying, montre à voir un monde où le mensonge n’existerait pas, la vérité étant un état de fait, chacun y accepte son sort avec résignation et réalisme, toutefois, il nous montre à quel point les mensonges sont inhérents à notre quotidien et font partie de l’ordre social. 

  • Et le secret de famille?

« Nous trompons pour tirer avantage et cacher nos faiblesses » dit le magicien suisse Marco Tempest. Ne s’agit-il d’ailleurs pas certaines fois de cacher de lourds secrets également ?

« Le secret est avant tout l’information de la plus haute importance concernant un évènement honteux ou dramatique ou des comportements jugés comme répréhensibles de la part de certaines personnes. Cette information précieuse peut être connue d’une ou plusieurs personnes devant garder impérativement le silence.»  François Vigouroux, psychologue définit le secret de famille comme un point clef de la transmission, c’est un passage qu’il décrit comme paradoxal car il est générateur d’obscurité, contraignant ainsi les descendants à nommer l’innommable.

Ainsi, les détenteurs du secret sont soumis à un clivage entre son intuition et les sécrétions du secret (non verbal, actes manqués, lapsus, évocations discrètes) et l’injonction de ne pas demander, le secret est innommable. Ces lourds secret engendrent des mythes familiaux puissants qui s’enracinent de générations en générations (l’innommable devenant progressivement impensable). Concernant l’émetteur, il subit des effets contradictoires d’avec la réalité, mais pour être aimée, la personne se conforme au mythe ; elle se ment donc à elle-même et transmettra ce message structurel à ses enfants. Il lui est donc difficile d’y trouver son identité propre. La fidélité au mythe empêche la parole de circuler réellement.Quant au détenteur du secret, il le garde précieusement, le cache, se taire est pour lui une obligation, il va déformer la réalité pour en établir une qui soit plus facilement acceptable au regard de la société, pour s’adapter une à une mythologie qu’il inventera. Il devra mettre en œuvre une imbrication de mensonges plausibles qui ne le dévalorisent pas et ne font pas état de sa honte (il s’agit de la création d’un mythe personnel pouvant devenir un mythe familial). Il sera partagé entre l’envie de dire et de ne pas dire, et à qui, la culpabilité est omniprésente du fait de la lourdeur du secret et des effets psychiques de ce mensonge. Le poids du secret reposera constamment sur ses épaules, l’amenant à se questionner sur les possibilités de révélation, la légèreté sera-t-elle au rendez-vous ? Et le secret sera-t-il à nouveau protégé ainsi que son image interne ?

Ainsi, certains mensonges sont protectifs et porteurs d’une histoire parfois difficile, jugée lourde et honteuse, ils ont souvent des effets inhibiteurs et destructeurs pour celui qui les porte, au prix d’efforts considérables.

SOURCES

 Boris Manenti, Journal le Nouvel Observateur, Photos. Le profil facebook ou l’autoportrait 2.0, 26 octobre 2011.

 Martine Quesnoy-Moreau, Secrets intimes, secrets de famille ; ces secrets qui en disent long, Editions chroniques sociales, 2003, 112p.

 Claire Delassus, Le secret ou l’intelligence interdite, Edition Hommes & Perspectives, 1993, P24

 Pascal Neveu, Mentir… pour mieux vivre ensemble ?,Psychologie du mensonge, L’Archipel, 2012, 208p.

 Milan  Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être,1990, Gallimard,476p.

 Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, Le livre de Poche, réé dition, 1992, 256p.

 Ricky Gervais, Matthew Robinson, Film, The invention of lying, 2009, 100 minutes.

 François Vigouroux, Le secret de famille, éditions perspectives critiques, 2010, 127p.

 

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