La singularité renvoie l’idée de ce qui est unique. Certes génétiquement et psychiquement parlant, nous sommes tous uniques. Cependant la société actuelle demande à l’individu de se singulariser encore d’une autre manière: elle met en avant la liberté, c’est-à-dire l’autonomie, et ce dès l’enfance. F. DUPARC met d’ailleurs en avant le fait que c’est avec le schéma de la famille nucléaire (type famille anglo-américaine) que cette indépendance est devenue le moteur de notre société. Cela valorise donc les individus qui sont autonomes, que ce soit dans leur vie privée et/ou professionnelle. En effet autrefois dans les familles anglaises, l’enfant dès l’âge de 15 ans était placé dans une autre famille et oeuvrait en tant que domestique ou apprenti afin d’apprendre l’autonomie, valorisant ainsi les voyages, les déplacements ou les échanges familiaux. Pour TODD: « la famille va préparer les enfants à la liberté, le père est plus pour son fils un copain qu’une figure d’autorité. L’ensemble du groupe éducatif encourage les enfants à bien s’intégrer à leurs groupes de pairs et à s’émanciper de leur famille aussi vite que possible». Il semble donc important que chacun affirme sa propre liberté et ses propres valeurs. La séparation précoce des enfants du foyer familial et la liberté dans le couple sont encore aujourd’hui mis en avant. Il n’est d’ailleurs pas rare, dans notre culture, que l’on sépare le nourrisson de sa mère dès la naissance, ou qu’il soit mal vu de ne pas le faire dormir dans sa propre chambre dès le retour de la maternité, sous peine de s’entendre dire qu’on va le rendre « dépendant ».  C’est le reflet d’une idéologie libérale dominante, qui passe finalement beaucoup par l’image. On met dès lors en avant notre faculté à être indépendant les uns des autres tout en étant paradoxalement dépendants de leur regard. N’oublions pas que pour LACAN, les événements façonnent le sujet avant même toute origine organique. En effet cette fascination à l’égard de son image commence dès la naissance et puis avec le stade du miroir.  Cette étape « contient une valeur historique car elle marque un tournant décisif dans le développement intellectuel de l’enfant»  puisqu’il « représente une relation libidinale essentielle à l’image du corps», que ce soit le sien ou celui de l’autre. Le rapport à soi passe donc inévitablement par le rapport à l’autre, « désirer, ce n’est pas désirer l’autre, mais désirer le désir de l’autre». Cependant « l’individu qui veut exister dans la singularité de son être se découvre parfois vacillant dans un monde qui le soutient mal». Cette difficulté de l’individualisation entraîne de lourdes conséquences sur les thèmes qu’aborde FREUD dans son écrit Deuil et Mélancolie, tels que la relation à l’objet, le narcissisme, l’identification, tout en gardant comme schéma conceptuel le rapport entre le Moi, la Libido et l’Objet. En effet, si la société met en avant comme seule « réussite de vie » l’individualisme, la singularité, l’indépendance; les personnes n’étant pas en capacité de cette autonomie -que cela soit temporaire ou non- se sentent dès lors dépourvus de valeur. Car si l’individu rêve de vivre cette « spiritualité libératrice » c’est parce que la société lui assène dès le berceau ce modèle de vie comme seule représentation positive. Cependant M. DE KERMADEC affirme que cette sensation de totale liberté, qu’offre cette société,  accompagne souvent les patients qui viennent consulter à être paradoxalement écrasés par le poids de la responsabilité de ne pas arriver à y faire face. Il n’est donc pas rare lors des analyses, que le patient ait honte de souffrir. En plus de cette souffrance, il y a aussi un sentiment d’être incompris, qui provoque « chez certains une réclusion volontaire dans leur souffrance même ». « Au fur et à mesure que la société s’atomise et se mondialise, que s’accélèrent les mutations des structures sociales, les individus subissent les conséquences de la perte de leurs repères: société, moraux, spirituels. Dans le même temps, dans une sorte de paradoxe schizophrénique, cette même société leur enjoint d’être heureux malgré l’inquiétude légitime qu’ils peuvent ressentir face à ces bouleversements profonds». Cet affranchissement des impulsions, selon Vaz (1999), met en relief la place acquise de nos jours par la responsabilité. Ainsi, on culpabilise de souffrir, car nous n’avons aucune raison « objective », tout laissant penser à croire que nous avons le choix d’être heureux car nous avons la possibilité d’être nous-même; ainsi si nous ne le sommes pas c’est que nous ne le voulons certainement pas.

Aujourd’hui le bonheur serait donc devenu une obligation, il ne manque d’ailleurs pas d’ouvrages nous relatant comment gérer nos émotions, comment atteindre le bonheur, comment être soi, comment même savoir qui on est… Ainsi celui qui souffre attire forcément l’antipathie voire la suspicion de ne pas vouloir être heureux. « Le souffrant perturbe la doxa qui voudrait que la réussite matérielle et la jouissance immédiate des nouveaux biens de consommation soient nécessaires et suffisantes pour remplir nos vies et nous procurer le bonheur».

Cependant c’est bel et bien le renoncement au plaisir et la défense contre la pulsion qui ont pour motif l’angoisse face aux attaques extérieures. Ce qui relève surtout de la peur de perdre l’amour d’autrui, car lui seul protège vraiment des agressions qui constitue une vraie punition pour le surmoi. En effet, ne plus être aimé, être abandonné peut mener au souhait de sa propre mort; c’est en ce sens que l’amour est une sauvegarde pour le moi, pour qui il est effectivement vital de se sentir aimé du surmoi. « C’est ainsi, par exemple que le surmoi a une fonction protectrice importante dans la lutte contre la dépression ». C’est ainsi également que l’angoisse de mort se révèle bien comme étant une élaboration de la castration. GREEN disait d’ailleurs qu’il existe un lien très étroit entre le narcissisme et la dépression.

Le narcissisme tout comme l’individualisme « se berce d’illusions et d’autosuffisance, le moi faisant maintenant couple avec lui-même, à travers son image».  Car il est difficile de se passer de l’autre pour s’aimer soi-même, car l’autre nous renvoie l’image de nous-mêmes. On serait dès lors, comme le dit GREEN, « condamné à aimer autrui », ce qui comporte paradoxalement selon FREUD un appauvrissement narcissique. Pour LACAN, la théorie narcissique se rapproche de la théorie hégélienne: une lutte pour la mort sans la mort; soit une lutte pour le prestige. Tout serait donc lié à ce besoin narcissique très primaire d’être aimé, d’être regardé, et donc de correspondre à ce qui est valorisé dans la société. Certains auteurs comme CHEMAMA avancent même une hypothèse sous-jacente au malaise actuelle, celle de la « pathologie du narcissisme ». C’est-à-dire qu’il assigne le dépressif à l’impuissance, à l’ennui, au désinvestissement de l’autre et des réalités. Le vide qui le traverse le contraint à se présenter comme nul, inexistant, et incompétent. Et si l’inhibition est le fait cardinal de la dépression contemporaine (à la place de la classique « douleur morale »), on pourrait, avec Alain EHRENBERG, « signaler l’importance prise aujourd’hui dans la société par les impératifs prônant l’initiative individuelle (avoir un projet, passer un contrat, être autonome, montrer ses motivations) toujours en prise avec l’activisme économique libéral « au détriment » des valeurs collectives traditionnelles, certainement pas moins impératives, mais non liées aussi fermement à cette promotion de l’agir ». Un sentiment permanent de vide s’installe entre ce que nous sommes et ce que nous voulons être. « Si, d’un côté, l’actualité n’est pas coupable en tant que moteur de la production de la subjectivité, le vide subjectif apparaît aujourd’hui comme l’un des effets de l’excès lui-même. Dans un monde sans médiation, on est à la merci de la logique du « tout ou rien »». Ainsi la libération des interdictions ne signifie pas forcément la fin des pressions sociales. Car ce sentiment de vide, d’absence d’un sens plus large pour l’existence et le poids toujours présent de la performance, mènent à l’excès de surmoi présent dans l’activité de la pulsion de mort. Il est important de rappeler que « le surmoi n’a pas que la fonction d’interdiction chez Freud, mais contient aussi la face de l’excès ». En effet il n’intervient pas que dans l’interdiction de la jouissance, mais c’est aussi lui qui joue le rôle d’accommodateur vis-à-vis de l’excès. « Dans l’absence d’un idéal limitant la férocité du surmoi, celui-ci se présente sous sa face tyrannique, excessive, mortifère ». En effet pour FREUD, le surmoi dépend du complexe d’oedipe, il est donc lié à la pulsion (du sexe opposé si on reprend ce qu’est le complexe oedipien). Ainsi EHRENBERG pense que c’est le surmoi qui impacte cette dépression contemporaine: car le sujet se sent responsable de devoir toujours « revenir à soi-même, à partir d’une construction de soi qui doit s’accorder aux exigences de performance et de spectaculaire ». On voit donc apparaître une dépression de la « pathologie de la responsabilité », car le déprimé se sent en-dessous de l’entreprise de l’initiative individuelle et de la responsabilité, las de devoir, en permanence, « devenir lui-même », exprimant de la sorte un sentiment d’insuffisance.

Les individus sont désormais prétendument libres, nos impulsions étant vécues comme une problématique sujette à nos propres options et choix. Et « si l’individu se croit libre, c’est qu’il est inconscient des causes qui le déterminent». Cette pression à « devenir soi » afin d’être heureux, passe par l’idée qu’il n’est possible d’atteindre ce nirvana qu’en prenant ses distances avec le regard de l’autre, en affirmant sa singularité et donc son autonomie avant tout. Cependant une des dérives à l’idéologie de l’autonomie reste l’isolement: jamais nous n’avons autant vu de personnes mourir seules que dans nos sociétés dites « évoluées ». Un des exemples les plus dramatiques reste certainement le nombre de personnes âgées mourant dans leur maison, pendant les canicules. Un fait qui n’existe pas dans des sociétés plus communautaires et donc moins individuelles. La société nous enjoint à rentrer dans le modèle dominant et il semble de plus en plus difficile de s’y soustraire. Mais nous l’avons vu, cela a des conséquences, à la fois pour celui qui n’y arrive pas mais aussi pour celui qui ne se singularise pas comme « il le faudrait ».  Entrainant dès lors des conséquences sur la vie familiale, professionnelle, affective…

SOURCES

 LACAN Jacques, Le sujet (1949), par Bertrand Ogilvie, Puf, 1993.

 LACAN Jacques, Le mythe individuel du névrosé (1953), Seuil 2007.

 CAUSSE Jean-Daniel, extrait du cours sur l’Ethique du sujet et l’objet du manque, master psychanalyse Montpelier.

 EHRENBERG.A, La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1998

 DE KERMADEC Monique, L’adulte surdoué à la conquête du bonheur, ed Albon Michel, 2016.

 DUPARC François, Le mal des idéologies, Fil rouge Puf,  2014.

 GREEN André, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Les éditons minuit, 2007.

 LE GUEN Claude, Le refoulement, Que sais-je?, Presses universitaires de France, 1992.

 PLON Michel, ROUDINESCO Elisabeth, Dictionnaire de la psychanalyse, 3ème édition, Fayard, 2006.

Vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à le partager et à venir nous rejoindre sur notre page Facebook: ICI

Si tu veux suivre notre actualité et recevoir notre e-book GRATUIT sur: 

"AVOIR UN COUPLE EPANOUI EN 3 ETAPES", 


inscris-toi à notre newsletters ! 

( => en un clic sur la barre latérale  !) 
0 réponses

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.