L’interdit est bel et bien présent dans notre société, cependant on pourrait dire plus diplomatiquement qu’il y a des droits et des devoirs qui encadrent la vie sociale comme par exemple : ne pas vandaliser ni voler les biens d’autrui, ne pas tuer, ne pas agresser… finalement, ne pas entraver la liberté d’autrui. D’ailleurs ne dit-on pas que notre liberté s’arrête là où commence celle de l’autre? Cette idée de limites a toujours fait partie de nous et de nos origines. Mais qui dit limites, dit aussi frustrations. En effet si ma liberté s’arrête par respect pour celle de l’autre ça veut donc bien dire qu’elle est limitée par cet autre. Sans lui, je pourrai donc jouir d’aucune frustration dans mes pulsions et désirs; sauf peut-être d’une seule : celle d’être avec un autre justement. Ainsi donc, vivre avec autrui est totalement indissociable de l’interdit et de la frustration.
Pour FREUD, il y a deux interdits fondamentaux qui seront d’ailleurs considérés comme tabous tant ils sont ancrés en chacun de nous et difficilement remis en question: l’interdit du meurtre et la prohibition de l’inceste. La définition du tabou repose sur deux significations opposées : d’une part ce qui est sacré, et d’autre part ce qui est inquiétant voire dangereux. « Dans les tribus primitives, le tabou se manifeste essentiellement par des interdictions et des restrictions, lesquelles ne se fondent sur aucune raison logique, et leur origine reste inconnue». Le tabou serait alors pour WUNDT le « premier système pénal de l’humanité », il protège cette dernière afin de lui garantir son évolution et est transmissible de façon claire et non discutable. D’ailleurs il est rare qu’on s’interroge même sur sa légitimité, au risque peut-être qu’une « force maléfique ne se réveille et n’exerce une action préjudiciable aux hommes ». D’ailleurs même dans nos mythes fondateurs – dans nos sociétés judéo-chrétiennes-  on retrouve ces notions. En effet dans le mythe du jardin d’Eden, il y a le pommier qui est le symbole même de l’interdit et du pêché. Il y a aussi l’idée de cette pulsion dévorante (à relier peut-être avec le besoin oral, d’avaler, de manger) qui pousse à braver l’interdit suprême – le seul existant- au risque même de tout perdre. L’interdit n’est pas légitimé par Dieu, mais il est imposé sans explication aucune et de surcroit corrélé à une punition terrible: celle de perdre le bonheur « parfait ».  Il y a comme un effet de double négativité: se voir imposer une frustration et se voir punir d’y céder. Cependant ce que la religion met en avant c’est avant tout la faiblesse d’Eve d’avoir écouté le serpent, d’avoir céder à ses pulsions et donc ne pas avoir obéi à la voix du tout-puissant, punissant dès lors l’humanité de vivre ici-bas et d’enfanter dans la douleur.

Dès lors, l’interdit est un pilier central de notre civilisation. Au-delà même des croyances judéo-chrétiennes, certains interdis semblent inévitable pour toute construction de société. FREUD a notamment mis la problématique du meurtre du père au centre de sa réflexion sur l’origine des sociétés. Dans Totem et tabou, il montre que le meurtre du père de la horde primitive est un acte réel et nécessaire à la fondation de toute société civilisée. On y retrouve ici une des idées centrales de la psychologie du développement: le complexe d’Oedipe; qui est le désir pour le parent de l’autre sexe et l’hostilité pour le parent du même sexe jusqu’à le tuer symboliquement. C’est à la fois un mélange de désir (pour le sexe opposé) mais aussi de violence totalement innée qui se retrouve à bien des étapes de la vie. Bernard SALIGNON écrit à ce propos : « Ceci exclut radicalement que l’être-ensemble soit du côté des plaisirs et de la jouissance. L’être-ensemble n’est possible qu’à partir du meurtre ; sacrifice fondateur commis par l’être humain sur lui-même (les mortels)». En effet selon le mythe fondateur de l’humanité, la horde est constituée d’hommes et de femmes vivant sous le règne d’un chef tout-puissant qui possède tous les droits sur eux. Un jour ses fils, à bout de tant de violence et de cruauté émanant de leur père, décidèrent de le tuer et de le manger (cannibalisme primitif). Cependant malgré la joie de se libérer de ce père tyrannique, ils ont été épris de culpabilité et décidèrent d’ériger un totem en l’honneur du père à titre posthume. Une façon de se libérer de leur culpabilité mais aussi de conserver la continuité du règne des interdits mis en place par le père par un symbole de divinité toute-puissante, telle une offrande en guise de pardon.
Cette idée du meurtre est loin d’être anodine, car plus que repris par les premiers récits. En effet, on la retrouve dans la religion chrétienne avec le récit de Caïn qui tua son frère Abel; ou encore dans la religion juive avec Moïse: « en tuant leur grand homme, les Juifs ne firent que répéter un crime qui, aux époques primitives, avait été une loi dirigée contre le roi divin et qui, nous l’avons vu, avait un prototype plus lointain encore  »

Or, avec ces récits, l’histoire humaine pour FREUD commence par un meurtre. Mais aussi intimement lié à la culpabilité de ce même meurtre: la faute d’avoir tué ce qui nous aurait rendu tout-puissant, comme l’était le père de la horde primitive (là se trouve la base centrale de la névrose obsessionnelle). Ainsi « la culpabilité accompagne la naissance de chacun à sa propre humanité, c’est-à-dire qu’elle est la culpabilité d’être ontologiquement manquant ». Cependant, même si le chef est mort, il sera remplacé, par ce totem mais aussi par un successeur. On remarque aisément le besoin de toute civilisation d’ériger un « chef » en guise de guide. FREUD expliquera que «la plupart des humains éprouvent le besoin impérieux d’une autorité à admirer, devant que plier, et par qui être dominés et parfois même malmenés». Un besoin qui naît dès l’enfance avec l’image de ce père tout-puissant, protecteur et rassurant mais aussi menaçant: « tout en nous voyant contraints de l’admirer, parfois de placer en lui toute notre confiance, nous ne pouvons nous empêcher de le craindre aussi » (référence au complexe d’oedipe que nous verrons un peu plus loin).
LACAN mettra en avant, la fonction très symbolique de ce père et notamment par le langage, car il expliquera que pour pouvoir exister il faut avant tout être saisi du langage, puisque « c’est le monde des mots qui crée le monde des choses ». Si l’homme parle, « c’est parce que le symbole l’a fait homme ». Ainsi par le totem du père, par son nom, et par le langage, le père continue d’exister au-delà des générations. Son « héritage » se transmet à travers le temps et notamment avec l’interdit du meurtre mais aussi celui de l’inceste. En effet en transmettant aussi son nom, le père crée la filiation et par continuité l’alliance. « La loi primordiale est donc celle qui en réglant l’alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livrée à la loi de l’accouplement. L’interdit de l’inceste n’est que le pivot subjectif, dénudé par la tendance moderne à réduire à la mère et à la sœur les objets interdits aux choix du sujet (…). Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre du langage, car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n’est à portée d’instituer l’ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations, le fil des lignées» . En effet, dans la horde primitive, seul le père tout-puissant disposait de toutes les femmes; à sa mort une règle implicite se mit en place par ses fils meurtriers de ne pas posséder leur mère. L’interdiction de l’inceste et donc l’exogamie a finalement une grande importance pratique: celle d’empêcher une lutte fratricide qui détruirait la nouvelle organisation.

Pour FREUD, toujours en s’appuyant sur les travaux de DARWIN, c’est par ces deux interdits (celui du meurtre et celui de l’inceste) que la horde primitive évolue vers la civilisation. Ainsi naîtront les premiers interdits fondateurs, l’un basé sur les pulsions sexuelles et l’autre sur les pulsions meurtrières, entraînant ainsi les premiers refoulements de ses propres désirs. On peut alors dire qu’au nom du vivre-ensemble, on s’impose des limites; qu’on a aujourd’hui intériorisé et même positionné comme des tabous. FREUD démontre ainsi que toute société repose sur une véritable dialectique conflictuelle: l’interdit lié à la présence de l’autre, mais aussi la nécessité d’autrui.

Dans une certaine mesure, on pourrait remarquer une corrélation entre la horde primitive sur laquelle FREUD s’appuie et le comportement obsessionnel – donc la névrose – crée par les tabous actuels. En effet, il y a certaines similitudes telles que l’absence de motivation pour remettre en question les interdits, l’origine presque innée de s’y plier, la facilité de déplacement et de contagiosité des objets prohibés et l’existence d’actes et de règles cérémoniaux découlant des prohibitions. Ces similitudes mettent en avant l’idée que les tabous font partie de la nature même de l’Homme, qu’il soit primitif ou évolué (en terme anthropologique). Ainsi on peut oser le parallèle avec la névrose obsessionnelle: la tentation de toucher, de prendre, d’intérioriser contre l’interdiction émanant de l’extérieur. Cet interdit est accepté car le besoin d’affectivité est plus fort que la pulsion. Cette interdiction ne peut cependant pas être supprimée entièrement, elle subsiste dans l’inconscient sous forme de refoulé. La prohibition coexiste donc avec une tendance antagoniste, ce qui entraîne une fixation psychique du sujet sur l’acte interdit. Ensuite, la tendance-désir se déplace constamment pour échapper à l’interdiction, d’où un mécanisme de substitution pour l’assouvir.

FREUD fait une remarque également très pertinente concernant la toute-puissance des pensées à laquelle croit le primitif mais aussi le névrosé. Cette toute-puissance de la pensée serait inhérente au narcissisme (moi investi comme objet) encore trop présent et à une sexualisation de la pensée. Cependant on peut noter une différence entre l’interdit de la horde et la névrose obsessionnelle: la pensée n’a pas le même rôle. En effet pour le primitif, elle se transpose à un acte tandis que pour le névrosé c’est l’acte qui se substitut à la pensée.

SOURCES

 FREUD Sigmund, L’homme aux loups (1910), extrait de l’histoire d’une névrose infantile, puf, 2010.

 FREUD Sigmund, Totem et tabou (1913), payot, ed 2004.

 FREUD Sigmund, L’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939), Gallimard,1986.

 LACAN Jacques, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse (1953), Ecrits, 2015.

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1 réponse
  1. Bermond
    Bermond dit :

    Article bien rédige , clair, précis…
    Très agréable à lire.
    Pouvons nous élargir notre champ de réflexions aux cultures non judéo chrétienne .

    Répondre

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