Selon EHRENBERG, la norme actuelle est d’inciter aux initiatives individuelles. Nous l’avons vu précédemment, l’exigence de l’indépendance et de devenir soi-même ont des conséquences qui peuvent être néfastes. En effet cette libération entraine le fait que nos vies ne se trouvent plus placées sous l’entière responsabilité du monde collectif, mais de nous-mêmes. « Si, auparavant, on avait la contrainte, par les interdits, on a désormais l’injonction de performance». Plutôt que de culpabiliser à cause de notre désir, nous nous reprochons de ne pas parvenir à atteindre notre idéal d’être. Mais cet idéal n’est là encore que soumis à nos propres représentations, liées elles à notre histoire personnelle, elle-même imbriquée dans une histoire collective (familiale, du pays, de la société…). Pour F. DUPARC, ce ne sont que des idéologies, au départ collectives puis qui deviennent individuelles, menant l’individu à les voir comme des buts à atteindre; avec l’idée que c’est le seul chemin possible vers l’épanouissement personnel.

Les idéologies sont des croyances collectives qui prennent leur source dans l’inconscient, dans la vision d’un monde idéal, « qui s’emploie à dégager des axes de perspectives, de jugements et d’actions pour l’individu dans la société à laquelle il appartient ». Elles prennent souvent racines dans les romans familiaux élaborés la plupart du temps sur des versions plus complexes de l’oedipe ou sur des désirs archaïques, des fantasmes originaires, proches de la théorie sexuelle infantile de FREUD. Les idéologies se voient volontiers dans la publicité par exemple: de simples images qui sont porteuses d’émotions, qui élèvent la dignité comme un symbole, qui marquent une direction ou un but à atteindre afin de valoriser l’individu. La télévision en est un parfait exemple puisqu’elle rassemble un grand nombre d’individus vers une même idéologie. Elle a ainsi une meilleure emprise sur l’angoisse, sur l’excitation, sur les pulsions de l’individu, sur les envies et les fantasmes, etc… Paul DENIS disait: « Non seulement l’image a un pouvoir, mais elle est un moyen de pouvoir, et souvent moyen du pouvoir ». François DUPARC explique que l’image au sens large est si « inscrite dans nos habitudes, notre façon de penser de concevoir le monde qui nous entoure, que nous ne sommes plus guère conscients des mécanismes par lesquelles elle agit sur nous, ni de ses rôles exacts, positifs et négatifs, pour notre fonctionnement psychique ». D’autant que pour FREUD les idéologies se fixent dans le surmoi, continuant ainsi à vivre pour toujours: « la tradition de la race et du peuple ne cède que lentement place au présent, aux modifications nouvelles». Ainsi le conformisme lié aux idéologies de la société a un rôle ambigu parfois négatif certes mais aussi parfois positif. En effet il n’est pas toujours synonyme de violence mortifère car il peut tout simplement aussi permettre à des mêmes sujets de partager les mêmes idées, les mêmes buts, les mêmes valeurs… Ce qui permet ainsi une certaine maîtrise de l’environnement et donc une réassurance narcissique. Pour F. DUPARC « l’emprise idéologique ne se met au service de la pulsion de mort que sous l’effet du traumatisme et des mauvaises rencontres avec l’objet, lorsque tout jeu est impossible et que la liaison psychique est débordée, lorsque seul reste au sujet l’élimination violente de la source du trauma pour conserver les conditions minimales de sa représentation du monde».  Ainsi la souffrance psychique prend également ses racines dans les conditions sociales que la société impose; FREUD dans Malaise dans la civilisation explique que l’origine de cette souffrance sociale est liée à « la déficience des dispositifs qui règlent les relations des hommes entre eux dans la famille, l’État et la société ». De plus, selon R. KAES, la possibilité même pour les individus de penser, de construire leur identité et de vivre en société repose sur des formes contractuelles du lien: se construire comme « je » implique le renoncement à la réalisation directe des buts pulsionnels. Car si on est enclins à renoncer à son plaisir immédiat, dans une société qui met en avant cette immédiateté, c’est en échange de quelque chose de bien plus important: la sécurité et l’affectivité d’un groupe. Ce besoin est si prioritaire, qu’aujourd’hui cette constitution d’un « nous » en arrive à se construire sur la base d’un rejet de l’autre en tant qu’être « trop différent ». En effet, certaines normes définissent les valeurs d’une société, et chacun doit s’y plier sous peine de punitions soit juridiques soit sociales. KAES rajoute que « la détérioration des contrats de base, l’exclusion, l’anomie, et la dé-symbolisation induisent une violence destructrice, parce qu’ « impensée » et impensable ». Une idée qui ne date pas d’hier puisque FREUD disait qu’autrui « joue toujours dans la vie de l’individu le rôle d’un modèle, d’un objet, d’un associé ou d’un adversaire» .

Cet effet de normalisation et donc de conformisme conscient ou inconscient est une idée que l’on retrouve également dans les recherches de G. LE BON sur ses théories concernant les foules. Dans son livre Psychologie des foules, il explique que, peu importent les individus qui composent une foule ainsi que leurs similitudes et leurs différences, il se crée par leur cohésion une « âme collective ». « Cette âme les fait sentir, penser et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont sentirait et agirait chacun d’eux isolément. Certaines idées, certains sentiments ne surgissent et ne se transforment en actes que chez les individus en foule». Ainsi l’individu isolé ou en collectivité diffère dans son comportement et dans sa manière de penser de par des « mobiles cachés qui nous échappent », selon LE BON, mais aussi de par ce besoin inné d’imitation, selon LACAN . Permettant dès lors à l’individu, une fois plongé dans la masse, de se sentir plus fort, invincible, comme soutenu par ses pairs (tant qu’il reste dans la norme imposée), noyant ainsi sa lourde responsabilité individuelle; qui peut être trop pesante comme on l’a vu dans le chapitre précédant. La société sert l’individu dans l’acception de ses péchés de par la normalisation de ces derniers. Pour LE BON, « l’homme descend plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation » au sein d’une foule. Car si isolé, il le juge comme un être cultivé et capable d’une réflexion singulière; « en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare ». Une idée également mise en avant par H. JUNG dans son ouvrage La guerre comme expérience intérieure : « la folie et le monde ne font qu’un ».

Cette particularité à l’imitation, ce besoin de conformisme va au-delà même de la simple invitation à agir ou à penser de la même façon que le reste du groupe. En effet, il s’opère au sein même de la sphère affective, c’est-à-dire les émotions. L. MAURY, dans son livre Les émotions de DARWIN à FREUD, écrit que les émotions ne sont qu’une fonction sociale, elles sont moins subjectives que collectives: « On pleure parfois pour paraître sensible à certaines expressions délicates et pour paraître éprouver toutes émotions », afin de se sentir comme tout le monde. Ainsi les pleurs, le sourire ou le rire sont une forme de langage par imitation. LACAN disait lui-même que l’identification affective commence dès le stade du miroir. Un fait que j’ai pu également observer en qualité d’assistante sociale lorsque certaines personnes me demandaient après le décès d’un être cher: « Pourquoi je n’arrive pas à pleurer? Tout le monde me regarde bizarrement, tout le monde attend que je pleure, mais je n’y arrive pas. C’est pas normal !». Ainsi toute digression à la norme, qu’elle soit affective, morale, physique… est alors pointée comme « anormale ». L’individu, bien que singulier, bien que poussé à l’indépendance, ne peut dépasser certaines frontières établies au risque de se sentir à la marge, repoussé voire même exclu par ses pairs qui lui apportent cette sécurité intérieure tant indispensable. Cependant, DURKHEIM rappelle qu’ « agir par crainte ou respect, ce n’est pas agir par imitation; mais que la contagion -et donc l’imitation- peut se faire sans consentement ».

De plus, la société donne à la personne, et ce dès la naissance, un statut, une sorte de reconnaissance d’existence et donc une valeur qui lui permet dès lors de se positionner en tant qu’individu et donc de rentrer en relation avec autrui; la perte de cet objet social, c’est la perte de son identité et donc son exclusion.  Selon J. FURTOS, les manifestations psychologiques de l’exclusion corrélative sont la perte de l’estime de soi, la honte, l’inhibition et le découragement. À l’extrême, lorsque tout est perdu (travail, habitat, famille…), il y a auto-exclusion et déni de la souffrance. Ainsi « dans la désaffiliation, la personne n’est plus maître de sa vie ni de son corps». Finalement on retrouve là encore la notion d’objet: le statut ou autrement dit l’existence même de l’individu. Car si cette identité est donnée par la société, alors celle-ci a aussi le pouvoir de la reprendre; une crainte inconsciente bien réelle poussant au conformisme. FREUD dans Psychologie des masses et analyse du moi, mettra un terme sur cet état de dépendance: « la misère psychologique des masses ». Il s’en inquiètera et mettra en avant « le danger que provoque l’identification des membres d’une société les uns aux autres», surtout si chacun n’arrive finalement pas à y trouver sa place.

Cependant, malgré les risques de ce conformisme imposé, la société démontre son besoin prégnant de former les esprits non pas pour les élever mais pour les contrôler. Une critique mis en avant par de nombreux chercheurs et notamment dans les sciences de l’éducation. V. CESPEDES en témoigne dans une interview: « Nous avons la jeunesse la plus dépressive d’Europe. Pourquoi ? Parce que notre société met l’obéissance au premier plan de ses valeurs. Dans une classe, les enfants devraient pouvoir se lever, bouger, contester… car lorsqu’elles sont intelligentes, argumentées, légitimes, toutes les désobéissances sont possibles. L’école devrait être ce lieu où l’on peut expliquer pourquoi on refuse d’appliquer un règlement, une consigne…». Il est vrai que notre système éducatif français est un parfait exemple de conditionnement à l’obéissance et donc au conformisme: la classification et la notation des élèves, les programmes scolaires rigides, la pédagogie au service non pas de l’élève mais de l’apprentissage… Selon Bernard PECHBERTY, l’éducation impacte durement les conflits psychiques des enfants, avec inhibitions intellectuelles ou relationnelles précoces. Dès lors l’enfant « apparaît d’emblée divisé par un inconscient source de création ou de névrose, dans sa rencontre avec les adultes éducateurs ». Tout ceci participe inévitablement à donner un statut précoce à l’adulte en devenir et donc un rôle dans la société dont il aura du mal à s’affranchir.

Cependant, l’école n’est pas le seul facteur modelant l’esprit; il y a  également la cellule familiale. Selon FREUD, « le surmoi de l’enfant ne s’édifie pas en fait d’après le modèle des parents mais d’après le surmoi parental; il se remplit du même contenu, qui devient porteur de la tradition, de toutes les valeurs à l’épreuve du temps, perpétués de cette manière de génération en génération». Ce qui nous renvoie à l’idée déjà annoncée dans le chapitre précédant: le déclin de l’imago du père avec toutes les modifications familiales actuelles. Pour François DUPARC, l’image du père se voit dépossédée de son influence au profit de la séduction de l’instant et de la liberté. Ainsi la perte de l’autorité traditionnelle patriarcale n’est pas forcément un mal pour ceux qui aiment cet esprit d’initiative et de liberté d’expression. Mais cela devient un vrai handicap lorsque l’individu ainsi libéré -peut-être trop tôt- devient incapable de créer des liens durables, n’arrivant même plus à faire des choix par lui-même sur le long terme, car ne sachant ni établir ni maintenir une autorité interne. L’apprentissage devient alors une contrainte, le seul héritage qui compte devient l’instant présent. Et le risque étant donc un retour au puritanisme autoritaire, se confrontant dès lors à notre libéralisme actuel. Mais ceci est-il vraiment la préoccupation de la société? Le doit-elle ? Car comme l’exprime DURKHEIM: « Chaque société est prédisposée à fournir un contingent de morts volontaires car l’homme n’est qu’un instrument entre les mains de la société ». La société n’est finalement que la constitution d’un ensemble d’humains, mais elle n’est pas pourvue elle-même d’une conscience propre et donc d’humanité.

 

SOURCES

EHRENBER.A, La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1998

 DUPARC François, Le mal des idéologies, Fil rouge Puf,  2014.

DURKHEIM Emile, Le suicide, Puf,  édition 2013.

 FREUD Sigmund, Le moi et le ça (1920), publié dans l’ouvrage Essais de psychanalyse, Payot, 1968.

 FREUD Sigmund, Psychologie des masses et analyse du moi (1920) dans Essais de psychanalyse, Payot, 2001.

 FREUD Sigmund, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Folio, 1989.

 LACAN Jacques, Le sujet (1949), par Bertrand Ogilvie, Puf, 1993.

 LE BON, Psychologie des foules, puf , 2013.

 KAES, Violence familiale, transgénérationnel et pacte dénégatif, Le Divan familial 1/2007 (N° 18 ) 

 MAURY.L, Les émotions de DARWIN à FREUD, Puf, 1993.

 PAUL Jacques, « Souffrance psychique et souffrance sociale », Pensée plurielle 2/2004 (no 8)

 PECHBERTY Bernard, Apports actuels de la psychanalyse à l’éducation et l’enseignement : un éclairage fécond, Ela. Études de linguistique appliquée 2003/3 (no 131)

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