Suite à un post que j’ai fait récemment sur Facebook et Instagram concernant notre choix de ne pas montrer le visage de nos enfants en photos, ni de donner leur vrai prénom (LIEN ICI), je souhaitais vous proposer qu’on réfléchisse ensemble à cette question.

Si avec Alexis nous avons démarré ce questionnement bien avant la création d’Ailes & Graines, d’autres questions nous sont venus par la suite.

Et je me dis que vous exposer l’état actuel de notre réflexion aujourd’hui peut nous permettre à tous d’avancer sur ce sujet, ensemble.

Dans mon post j’expliquais qu’en tant que maman, moi aussi je raffole de les prendre en photo et d’envoyer certaines d’entre elles à la famille ou aux amis. Je trouve mes enfants magnifiques, et j’aimerais parfois les montrer à la Terre entière… oui, mais pourquoi donc?

Cette question a forcément éveillé en moi mon côté psy… Pourquoi ce besoin d’étalage? Est-ce l’envie de partager le bonheur du moment, ou un besoin de reconnaissance de ce moment? Ou encore est-ce une faille plus ou moins construite par l’entremise d’une société d’apparence et de performance, que de vouloir à tout prix montrer ce qu’est et sait faire mon enfant? Qui je mets vraiment en avant, lorsque je parle de mon enfant ou que je montre des photos de lui? Et lui, souhaite-t-il être mis en avant?

Finalement, même au sein d’une parentalité dite positive et bienveillante, n’y aurait-il pas un danger d’instrumentalisation de nos enfants comme vitrine de notre vie de famille (parfois même truquée par la pose, demandes de sourires, filtres…)?

Ces questions toutes personnelles, que je me posais à moi-même, m’ont donné envie de creuser cette piste; voici les informations que j’ai pu trouver.

Nous sommes la génération « sharenting ». C’est un terme qui a été inventé pour les parents qui partagent en photo la vie de leur enfant. Cela est souvent une manière de « mettre en avant leur parentalité » selon Caroline Steiner-Adair (psychologue clinicienne), parfois pour soigner une « faille narcissique en instrumentalisant l’image de leur enfant ». Elle a écrit un livre à ce sujet, en voici un court et pertinent extrait: « L’accès facile à Internet et aux médias sociaux a effacé les limites qui protègent les enfants contre l’exposition préjudiciable à un marketing excessif, et aux aspects peu recommandables de la culture des adultes.»
S’appuyant sur des histoires vécues tirées de son travail clinique auprès des enfants et des parents, ainsi que de son travail de consultation auprès d’éducateurs et d’experts à travers le pays, Steiner-Adair démontre que cette instrumentalisation de l’enfant peut être extrêmement douloureuse pour lui, provoquer une perte de ses repères, de sa conscience de soi et de sa confiance en soi, et occasionner des troubles du comportement. Car inconsciemment, ils ont l’impression de n’exister qu’en tant que faire-valoir : «ce ne sont plus leurs qualités qui comptent, mais le nombre de likes dont ils gratifieront leurs parents ».

Une théorie qui m’a fortement fait écho, puisqu’en lien direct avec mon mémoire de fin d’étude sur l’apparition des névroses, et notamment dans son volet narcissique.

En voici un extrait :

A la naissance, ou même avant lors de la vie in utero, le nouveau-né n’a pas conscience d’être un être à part entière. Il est lié organiquement à sa mère, dépendant entièrement d’elle. Il va donc au fur et à mesure prendre conscience de son corps dans l’espace mais aussi se constituer en tant qu’être. LACAN dans son livre « Le sujet », explique ce qu’il va appeler le « stade du miroir». Il s’agit du moment où l’enfant va « unifier son moi dans l’espace », par ses gesticulations, il commence à rentrer dans la recherche de ce qu’il est. Se découvrant un être singulier, il va dès lors petit à petit s’identifier à ses proches le plus naturellement afin de rentrer en relation avec ses semblables. Ce processus d’identification va le transformer et former sa personnalité puisqu’il va assimiler des traits et des attributs de l’autre. Cette identification utilitaire est un processus que l’on peut retrouver dans bien d’autres espèces, permettant aux tout-petits par l’observation et l’assimilation de survivre dans leur environnement. Chez l’humain, se rajoute dès l’enfance le besoin narcissique d’être aimé car selon LACAN « le rapport à soi passe inévitablement par le rapport à l’autre». Mélanie KLEIN mais aussi Catherine GUEGUEN ou Isabelle FILLIOZAT démontreront cliniquement que le nourrisson, très rapidement, va acquérir la capacité de comprendre ce qu’il faut faire pour attirer l’attention de l’autre (plus généralement de sa figure d’attachement), afin de lui plaire et de la satisfaire au mieux. Selon C.GUEGUEN, « l’enfant cherche désespérément l’affection, le soutien et l’attention de ses parents » car pour se développer harmonieusement il « a besoin non seulement d’avoir avec l’adulte une relation d’attachement qui le sécurise et le protège mais il a aussi besoin fondamentalement d’affection». Ce besoin va ainsi modeler psychiquement l’enfant à se faire aimer et donc à s’adapter à ses parents. Il va être dans le désir de plaire. Cependant je rappelle que selon LACAN que « désirer, ce n’est pas désirer l’autre, mais désirer le désir de l’autre pour se désirer soi ».

Ainsi il m’est apparu évident, au gré de mes recherches et de mes réflexions, que bien souvent lorsque nous cherchons à mettre en avant nos enfants sur les réseaux sociaux c’est pour se mettre soi-même en avant en tant que parent, et qu’agissant ainsi, nous effaçons une partie de notre enfant dans ce qu’il est.

Je m’explique.

Il est assez rare d’avoir au bon moment un appareil photo, ou le téléphone sous la main, et d’arriver à trouver le parfait angle pour la parfaite photo qui fera fureur sur les réseaux. Parfois c’est le cas certes… mais il m’arrive également, pour vouloir envoyer une jolie photo à papi et maie, de demander à mes enfants de poser, de se mettre à côté l’un de l’autre et de regarder l’appareil photo en souriant… bref de les sortir de leur moment, de leur monde, de leur spontanéité pour une jolie photo. Alors certes de temps à autre, l’impact n’est pas le même… mais lorsque c’est quotidien, ou que ça peut même devenir une obsession, ou encore se cumuler à d’autres impératifs d’image (il ne faut pas que les enfants se salissent car les habits ont été soigneusement choisi; pas de bazar car la décoration a été minutieusement positionnée; il faut que les enfants restent bien coiffés, etc…), la possibilité est grande qu’il y ait un retentissement non négligeable sur la construction psychique de l’enfant (sur ce qu’il doit être, et non ce qu’il est!). Sans compter la fierté souvent mal placée du parent, et les attendus directement explicités, lorsqu’une fois que la photo parfaite à été prise et publiée sortent des phrases telles que « voilà, comme tu es beau là, maman est super fière de toi »… tout cela pour délaisser l’enfant à son activité, une fois la photo faite. J’avais d’ailleurs fait une vidéo sur cette thématique, Pourquoi ce n’est pas bienveillant d’être fier de ses enfants ?

Alors je me questionne: jusqu’où pourrait-on aller dans l’exposition de nos enfants? Est-ce que tout ceci ne fait pas à un moment donné « télé réalité », avec en prime une sorte d’addiction du côté de celui qui publie les photos, addiction à recevoir des likes et des commentaires positifs, et le sentiment du mauvais parent qui va se comparer négativement pour celui qui les regarde?

Juridiquement, nos enfants ont des droits et peuvent très bien se retourner contre nous. C’est ce qu’estime Eric Delcroix, un spécialiste des réseaux sociaux et de l’identité numérique interrogé par Le Monde : « Certains enfants attaqueront leurs parents sur le Web dans une dizaine d’années. C’est certain. Là, il est trop tôt pour que cela arrive car les réseaux sociaux ne sont pas assez vieux. Les parents ont du mal à percevoir le côté négatif de leurs actes. »
D’après la loi qui légifère sur le droit à l’image des mineurs, on peut encourir jusqu’à 45000euros d’amende et 1an d’emprisonnement, et ce qu’importe si la photo a pour but de nuire ou de mettre en valeur l’enfant (le débat ne se positionne pas là).
Finalement cela me renvoie aussi aux accords toltèques, quand il s’agit de parler ou non d’une personne en son absence ou sans son consentement.

Tout ceci me questionne encore sur la limite à poser quant à l’exposition de mes propres enfants sur les réseaux sociaux: est-ce que poster un pied, une main, un dos ou parler de ce qu’ils ont fait dans la journée sans même donner leur identité est déjà finalement bien trop?

Je suis ouverte à toute remarque constructive bien sûr, afin d’avancer toujours un peu plus sur ce vaste chemin qu’est la parentalité bienveillante…

Je finirai sur une note peu agréable à dire, et à lire, mais que j’estime importante de faire circuler.
Aujourd’hui, au-delà de ces arguments que je viens de vous développer il y a aussi le risque lié à l’exposition des enfants sur les réseaux sociaux: d’après une étude d’AllClearID en 2012, les enfants ont 35% de chances de plus d’être les cibles de vols d’identité que les adultes, et en 2016 la gendarmerie met en alerte sur la nécessité de « préserver la vie privée des mineurs et leur image sur les réseaux sociaux afin d’éviter d’attirer un prédateur sexuel »; de plus, les photos sont parfois détournées et se retrouvent sur des réseaux peu recommandables.

Finalement, j’en arrive en fin d’écriture de cet article à me questionner sur toutes les excuses parfois que l’on peut se trouver, quand il s’agit de rendre publiques les photos de nos enfants; est-ce qu’on ne se mentirait pas à soi-même? Pour cacher un manque de confiance en soi, est-ce qu’il ne nous est pas plus facile d’exposer nos enfants? C’est en effet une image qui nous laisse un sentiment de contrôle, et qui permet de nourrir notre égo, prenant racine dans une réelle faille narcissique… Et si, en continuant d’avancer sur le chemin d’une parentalité respectueuse et bienveillante, on ne commençait pas avant tout par travailler sur soi et pour soi?

 

Elodie.

 

Quelques pistes de réflexions: 

LACAN Jacques, Le sujet (1949), par Bertrand Ogilvie, Puf, 1993.

GUEGUEN Catherine, Pour une enfance heureuse: repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau, Robert Laffont, 2014.

KLEIN Mélanie, Le complexe d’oedipe, ed Payot & Rivages, 2006.

LACAN Jacques, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je (1949) , Seuil, 1966.

Caroline Steiner-Adair, The Big Disconnect: Protecting Childhood and Family Relationships in the Digital Age, 2013.

http://arno.uvt.nl/show.cgi?fid=129564

Terrafemina: Les enfants se vengeront-ils de leurs parents qui ont poste sur internet?

A quel point publier ses enfants sur facebook est-il dangereux?

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